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Le Fax - extrait audio 3

Le Fax - extrait audio 3

Le Fax
Roman - 1997

"Le Fax" est un roman sur le Paris d'aujourd'hui. Pas le Paris des salons, des défilés, des boulevards de luxe et de l'industrie du parfum, mais le Paris des quartiers pauvres, de la saleté, Paris des races et des couleurs, Paris des coins oubliés, des bistrots enfumés, Paris des hôpitaux et des embouteillages, Paris des grèves, Paris fin de siècle, Paris: Chaos.

La conteuse, en recherche désespérée d'un appartement, se fait engager par le détective Sam Flax pour éclairer le meurtre du fameux parolier Nestor Gorda qui vient d'être assassiné devant son hôtel particulier, Boulevard Montparnasse.

La recherche (qu'elle effectue avec l'aide de la danseuse Dora Love et de son amant polonais Cézar) la mène à travers le Paris mondain du glamour et du show-biz, des bars homosexuels et des cafés littéraires pour finir dans la villa du parolier assassiné. C'est ici que la conteuse trouve un dossier rempli de Fax et la deuxième partie du roman débute.

"Le Fax" : un récit moderne et sauvage, un roman avec la ville comme tourbillon, qui emporte les hommes et les destins!

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Un roman autobiographique. Je n'ai jamais écrit de roman autobiographique. Cela n'a aucun intérêt. Qu'ai-je à dire de moi ? Rien. Zéro. Une vie sans aucune couleur. Une vie balancée entre le jour, la nuit, le matin, le soir, le froid, le chaud, les courses, la bouffe, l'intestin qui se remplit, puis se vide, la boisson. Le fil du temps qui s'étire inexorablement sans sursaut, une longue bande blanche au milieu d'une autoroute déserte qui ferait le tour du monde en quatre-vingt jours et qui recommencerait indéfiniment jusqu'à la mort, à quarante kilomètres à l'heure pour ne pas provoquer d'accident. Pas de rencontres, pas de voyages, la stagnation, une feuille de nénuphar sans fleur pourrissant sur un étang plein de vase. Pas d'intérêt familial. Une mère qui vous a mis au monde comme on expulse un suppositoire dont la posologie serait erronée. La grisaille dans les yeux, dans la tête, dans le cul. Quoi de bien excitant à autobiographier ?

Un jour un ami m'a dit, alors que je voulais fuir en Afrique pour m'occuper d'autre chose que de mon nombril : "Tu dois soigner ta biographie !" Direction Jourdain, le métro n'arrive pas, les gens s'agglutinent sur le quai. Enfin, il arrive. Lités comme des sardines. "Le Pen, fils de pute !" inscrit au feutre sur le plan de la ligne de métro. Le Pen, lui a une autobiographie. Fils de pécheur breton, affamé de pouvoir, mangeur d'héritages de vieillards séniles. Le Pen, le fasciste, le Pen, le raciste, le Pen, le catholique, le Pen, le mari, le Pen, l'amant, le Pen, père, le Pen, grand-père, le Pen, père du parti qui monte. Moi, rien, du pipeau, pas de désir de pouvoir, pas de racisme, pas de fric, pas d'enfant, un amant de temps en temps, pas de parti politique, pas de religion, le Sahara sans aucune oasis ni mirage à l'horizon.

Un africain avec un walkman, les yeux verts comme l'eau dormante d'un étang. Station Jourdain. Je m'assieds sur le quai, épuisée. Des miettes de pain, des boites de thon, vides, des canettes de bières. Une affiche de l'autre côté du quai. "Ici nous renforçons l'éclairage." Ils feraient mieux de renforcer le balayage. Une biographie cela se construit de A à Z.

Je remonte la rue des Rigoles. Bel atelier, calme, lumineux, une cour pleine de bambous. A l'intérieur, des toiles aux couleurs criardes avec toutes sortes d'objets collés dessus, des parapluies, des casseroles, des cafetières, des machines à écrire. Le peintre a une grosse envie sur le visage entre le nez et l'oeil. Il dit qu'il était dans le marché de l'Art, qu'il a fait beaucoup d'argent, qu'il s'est acheté des maisons, qu'il a investi dans le Cinéma, qu'il a perdu son argent, qu'il vend ses maisons et qu'il retourne dans le marché de l'Art. C'est trop loin du métro. "Il vaut mieux faire envie que pitié", me dis-je en descendant la rue des Rigoles. Et puis un écrivain ne peut pas avoir de biographie, il se tient passif une vie entière devant le monde et le suce comme un bébé tétant le lait de sa mère. Quelqu'un pète, il tète, quelqu'un se tue, il tète, quelqu'un rit, il tète, quelqu'un fait la guerre, il tète, quelqu'un ment, il tète, quelqu'un pleure, il tète. Après la tétée, il rote et déverse ce qu'il a ingurgité sur un bout de papier. Il se vide comme une baudruche ou parfois explose. Mon portable sonne. "Chérie ?" "Cézar ?" "A quelle heure je viens te prendre ?" "Vingt-deux heures."

Métro Jourdain, direction Goncourt. Je suis en avance. Je bois un kir au "Floréal". Les flippers tapent, les juke-boxes sortent ce qu'ils ont dans le ventre. Un sri lankais s'approche, un bouquet de roses dans les bras : "Non, merci." Il baisse les prix. "C'est pas cher." "J'ai pas dit que c'était cher, je n'en veux pas, c'est tout." Des noirs, des arabes, des chinois, des polonais. Toutes les couleurs de langues se délient.

Un écrivain, ça se tient béât une vie durant, les yeux écarquillés, ça se remplit comme une outre des malheurs du monde. Ca reçoit sous la langue toutes les heures une ampoule de liquide homéopathique qui l'immunise contre son propre malheur. Des indiens, des serbes, des croates, des turques, des grecs. Un trafic a lieu devant la devanture du café dans le coffre d'un taxi. En face un restaurant rapide à spécialités kurdes à côté d'une boucherie musulmane et un coiffeur africain. Le kir est cher. Normal, j'ai mis mon manteau en fausse fourrure. Pas de pourboire. Un écrivain, c'est plat, uni, comme une table à repasser. C'est triste, éternellement triste. C'est rongé de l'intérieur. C'est tellement dévoré par la connerie humaine et sa propre connerie, qu'il n'y a plus rien à voir. Le papier et l'encre sont les seules preuves tangibles de son existence. Lui, n'existe pas.

Un autre sri lankais me propose des roses jaunes et rouges. C'est l'heure. La propriétaire de l'appartement est âgée, seule, pas méfiante. Elle laisse la porte du palier ouverte, se met à quatre pattes pour me montrer le parquet de chêne sous la moquette. Elle quitte pour être dans le même quartier que sa fille et ses petites filles. "C'est tout ce qui me reste comme famille", dit-elle. Je lui dis que c'est très dangereux de recevoir des visiteurs toute seule, qu'elle risque de se faire attaquer et je m'en vais.

Un écrivain est une moelle épinière sans colonne vertébrale, décharnée, qui se trimballe tant bien que mal au fil de ses jours et de ses nuits. Aucun intérêt autobiographique. Je rentre, l'air me blesse le visage. Je m'écroule sur mon lit et je m'endors. "Ding !" Mon fax me réveille et expulse une feuille recouverte de portées et de notes avec un titre : "Mon pote à moi." Paroles et musique : Max Citroën. Et en bas de page : "T'es vraiment looc, je suis toqué, quand est-ce qu'on se revoit ?" Ce simili de mineur de fond commence à me taper sur le système. Je prends un bain. Smoking noir, rouge à lèvres cramoisi, yeux charbons, parfum à l'Epicéa. Sous le smoking, rien. On sonne. Je décroche l'interphone. "Chérie ?" "Oui." "Je t'attends." Cézar est planté à côté de la Limousine, un grand sourire aux lèvres, beau comme un camion, propre, rasé, embaumé de parfum à bon marché. "Mais, ta casquette, c'est une casquette de marin ?" Il me répond en rougissant qu'il n'a rien trouvé d'autre. Je ne l'avais jamais vu en costume. Il est un peu gauche mais tellement bien balancé qu'on dirait un acteur hollywoodien. La veste tombe bien sur ses larges épaules, le pantalon serré sur ses longues jambes musclées, ses cheveux dorés forment une auréole autour de la casquette. Il est content, m'ouvre la porte. "Monte, chérie", me demande où on va. Je réponds : "Roule, où tu voudras, promène-moi."